Toujours, on ne l’apprend que trop tard. On cherche à savoir par quoi ça commence. D’où c’est parti.
Comment la vie se transforme en enfer. Un enfer d’amour. Une adoration.
Je ne sais pas situer un début.
L’instant invisible où ça se noue.
Où ça s’empare de toi.
La flèche que décoche le Cupidon de service, le préposé à l’addiction, le sniper ailé. Curieuse, quand même, cette idée de flèche. Déjà un perce-cœur, une hémorragie. Déjà un goût de meurtre. Je ne sais pas si tout se joue là, en une poignée de secondes. Je ne sais rien de L. C’est la condition du désastre.L souffre d’une perversion incurable, toxique, insoupçonnable au premier abord. Une pathologie sans nom qui ravage et dévore tout ce qui l’entoure autant qu’elle-même. Le narrateur, tombé fou amoureux de L, ne voit rien venir de la dévastation en marche. Il va jouer sa peau pour tenter de sauver l’insauvable, devenant à son corps défendant le complice, le mobile et la victime de la perdition de L.
De son récit fragmentaire, chaotique, surgit le tableau d’un naufrage, un autoportrait en ruines.Par son écriture acérée, Jimmy Lévy nous plonge dans le terrorisme de l’emprise.
Un roman dont on ne sort pas plus indemne que d’une adoration.

Décidément, le Cherche Midi fait fort en cette rentrée littéraire, après Loup et les hommes (chronique ici) je te donne aujourd’hui mon avis sur Adoration de Jimmy Levy je n’ai pas eu un aussi gros coup de coeur que pour Loup et les hommes mais je ne peux oublier celui-ci, il me trotte en tête encore aujourd’hui alors que je l’ai lu en juillet.

Jimmy Levy que j’ai découvert l’année dernière, toujours chez le Cherche Midi avec « Petites Reines » (ici) un roman ovni que je n’ai pu oublier et que j’ai relu déjà trois fois.
Quand j’ai vu la publication de son nouveau roman, il fallait que je le lise, cet auteur à une écriture qui me plait, il aborde des sujets forts de manière déroutante, mais qui à moi, me convient, me parle, me secoue.

Jimmy Levy écrit et décrit. Son narrateur construit et reconstruit, du moins il essaie de réparer l’irréparable.
Déclamé presque comme un slam, sans repère de temps on suit cet homme fou amoureux de L.
On le voit sombrer au cœur de cet amour dévastateur, nocif, dangereux.
Un amour comparé à un camion terroriste qui fonce dans la foule.

« Toujours, on ne l’apprend que trop tard. Dans le rétroviseur d’un camion fou lancé à pleine vitesse sur une foule. On devine derrière soi, dans le miroir secoué par les cahots du bitume, les corps fauchés, le désastre irréversible, l’édifice éventré. On cherche à savoir par quoi ça commence. D’où c’est parti. Comment la vie se transforme en enfer. Un enfer d’amour. Une adoration. »

L. souffre de nombreuses addictions (médicamenteuse, sexuelles, etc.) elle est égocentrique, toujours dans un éternel besoin de reconnaissance. Elle dilapide l’argent du couple dans des vêtements de luxe, des achats compulsifs jamais regrettés. Regrette-t-elle seulement quelque chose ?
Quand notre narrateur tente de l’aider à se sortir de toutes ces addictions à chaque fois il gobe ses mensonges.
Il l’aime, il l’adore.
Il voit bien qu’elle a des maladies mentales qui exigent des traitements, mais il est tétanisé devant les colères de L.
L. explose.

« C’est comme danser immobile sur une bombe. Attendre la détonation qui va déchiqueter. »

L frappe, L se débat, L ment, L accuse, L manipule allant jusqu’à porter plainte contre lui pour des coups qu’elle a donnés elle.
C’est lui qui est jugé, L. ne se dévoile dans toute sa dangerosité qu’au sein des quatre murs du foyer.
Foyer ou prison même plus dorée ?
N’a-t-il pas pris perpétuité, ce jour où il l’a rencontrée et immédiatement adorée ?
Lui aussi souffre d’addiction, l’addiction de L. il est sous son emprise, il doit s’en sevrer surtout depuis qu’il y a le petit garçon.
Sevrage impossible quand L fait du chantage au suicide entre autre.
À la vie à la mort, elle est prête à tout, c’est elle qui doit dominer, décider de sa liberté.

« Je le sais maintenant. L’adoration est un fanatisme et je suis son prophète. Je le serai d’autant plus aveuglément que je l’ignore. J’assiste impuissant à l’expansion. J’acquiesce à ce que j’ignore, comme on le fait en amour. »

L. s’acharne, L. s’entête, L. s’enfonce, L. l’entraîne, L. piétine, L. arrache, L. prend. Un tsunami qui emporte tout sur son passage. Lui il s’est « abandonné, quitté, enlevé » il est trahi, piétiné, nié.

« Adoration. Prosternation des mages pour baiser les pieds adorés, les étoffes, le sol foulé. (…) Je l’ai déposée aux pieds de L. au milieu de mes ruines. J’ai renoncé à ma magie. Je me suis prosterné. Et j’ai prié de ne pas en mourir ».

Tous deux sont dans le déni, L. pense gérer toutes ses addictions, consommations ; lui est convaincu qu’il peut l’aider. Veut-elle être aidée ?
Comment résister au harcèlement de L. ? Comment refuser ? Comment admettre qu’on ne peut réparer ce qui n’a jamais vraiment existé ? Image sublimée.
Un amour construit sur aucune fondation, un amour qui a tout moment peut s’écrouler et t’ensevelir avec le poids des années et de tous ces espoirs déçus.

Un roman sur les relations toxiques, sur les manipulations, les maladies mentales.
Jimmy Levy avec sa plume vive, acérée, rythmée, avec ses nombreuses références à l’art, met des mots sur les maux divers et variés, des maux généralement tabou.
Des mots pour exorciser l’adoration de L.
C’est imagé, intense, violent et troublant.
Il pourrait te déranger, c’est vrai, mais je suis certaine que comme pour son précédent roman il ne saurait laisser insensible qu’on aime ou pas.

J’aimerais vraiment que tu découvres cet auteur qui ne peut laisser indifférent. Jimmy Levy met les pieds dans le plat, il n’enjolive pas.
Même si tout est écrit avec poésie il te livre brutalement son sujet. C’est un auteur unique dans son genre.
C’est dérangeant parfois ; tout comme dans « Petites reines » ; mais tu ne peux t’arrêter de lire, tu tournes les pages pour tenter de comprendre L., de voir si le narrateur va s’en sortir, vivant, ou pas.

!!! Attention !!!
On parle dans ce roman de sujets qui peuvent heurter ou entraîner malgré lui.
Jimmy Levy aborde les thèmes de la dépression, des tentatives de suicide, des relations abusives/toxiques ; de bipolarité ; d’emprise psychologique grave, limite pour moi de perversion narcissique ici d’une femme ; d’anorexie, de divers troubles psychiatriques.
C’est à prendre en considération. Je préfère prévenir.


Extraits :

« Partout. Psychotropes, anxiolytiques, antidépresseurs, neuroleptiques, somnifères, hypnotique, benzodiazépines. Logique du manque infini, compulsif. Lexomil, Lysanxia, Temesta, Tranxene, Valium, Xanax, Rivotril, Atarax. Cocktails solitaires. L. trinque avec la mort, la défie en la différant. Comme Socrate, L. veut maîtriser la mort. Tout se résume à ça, la maitrise.

Du corps, forcené. Anorexie. Laxatifs, en doses massives. Autre pharmacopée. La même vérité. Toujours le pharmakon bipolaire, pansement qui crée la plaie. Dulcolax, boite de trente comprimés, absorbés en une seule prise. Jouissance des diarrhées. Jusqu’à l’incontinence nocturne, diurne, jusqu’à s’endormir, défaillir sur la cuvette. Pour L., la beauté est maigreur extrême, ossements, aux limites de la perte de conscience. L. ne supporte pas de vomir, l’anus supplée la bouche pour la vider de tout ce qui s’ingère, de tout ce qui pourrait l’habiter sans contrôle L. à trente-six kilos qui se trouve encore grosse, bien trop grosse. L. qui ne tient plus debout que quelques heures par jour. L au faîte de la maitrise, de son emprise. L maitresse de son mensonge, de la dissimulation, génie du déni. L’homme au buisson-ardent ne comprend pas que c’est lui qui se consume. »

« Résistance. C’est elle que j’invoque. À ses sirènes. Au chant venimeux que distille le moindre de ses gestes. Ne pas lire ses messages. Qui se multiplient tant que dure mon silence. Me harcèlent jour et nuit. Je finis par en lire un, au hasard. Nausée. Ne pas répondre. Quels que soient ses arguments, ses entourloupes, ses supplications. La tentation c’est de croire qu’on répare. L.le croit, veut m’en persuader, veut que je croie en sa croyance. L. demande pardon. (…)L ne peut pas vivre sans moi. L. supplie. L. s’humilie. Je finis par couper mon portable, gavé par ses surenchères. Résistance. Tu parles. Résistance du collabo de la première heure. Du traître à sa propre cause. Résistance de la dernière heure, de pacotille. Résistance à corps défendant, perdu, dos au mur. (…) »

‘(…) L m’a terrorisé. Dix ans durant. L m’a terrorisé jusqu’à me scinder, me découper, me séparer de moi-même au point de ne plus me reconnaître, au point de me dégouter, de me haïr. Dix ans. Un couloir sans fin. Un tunnel circulaire. L m’a scindé à son image bipolaire narcose, confite d’expédients, bombe à fragmentation. L m’a scindé en mon noyau, au centre de mon dernier atome, au cœur du réacteur. Fendu. (…) »

“Honte aux détaillants de la chimie, médecins, psychiatres, pharmaciens, honte aux pourvoyeurs, aux dealers sur ordonnance. Honte aux cartels pharmaceutiques qui fardent la ruine en effets secondaires et l’addiction en précaution d’utilisation. (…) Honte aux trafiquants d’armes chimiques. Honte à moi de n’avoir su lire leurs trafics. Honte à moi qui voulais sauver L, sans savoir de qui, de quoi. Honte à moi, dépendant de sa dépendance, honte à mon adoration devenue pharmakon. Sisyphe au Sinaï.”

Maintenant, je vais te donner ma chronique à chaud, tous les mots que j’ai écrits, jetés juste à la fin de ma lecture, que tu te rendes compte combien j’ai aimé ce roman autant qu’il m’a bouleversé, remué, que tu sentes mes émotions à vif.


Chronique à chaud (juillet 2018)

mots acérés maux libérés.
Couches sur le papier pour mieux, peut-être, enfin les émotions libérer.
Un slam qui t’entraîne toujours plus loin dans cette danse mortelle. Exorciser la douleur.
Chercher la lumière ou fond de ce tunnel obscur, sans fin. Spirale infernale d’autodestruction
Adoration qui devient persécution
Jusqu’où l’amour peut mener, aveugles que nous sommes
Perdus dans ce labyrinthe des sentiments
L est là
L. toujours elle, mais lui dans tout ça ? Lui il se perd, s’égare, il cherche l’issue, il trouve un chemin qui se termine en cul-de-sac et fait demi-tour… une autre route sera-t-elle plus belle ?
Libératrice ou exécutrice ? Jimmy Lévy raconte cette odyssée de sa genèse à sa mort, comme Hercule et ses douze travaux comme Achille et son talon.
Il dénonce de nombreuses addictions tout en nous faisant réfléchir sur cette société de consommation.
Consommation matérielle, médicamenteuse et sentimentale.
Amour à sens uniqueDéni maudit
Aider l’autre jusqu’à se perdre totalement toujours cet espoir qui demeure de pouvoir sauver.
Sauvetage impossible quand l’autre ne le veut pas et comment il pourrait le vouloir puisqu’il ne se sent pas en danger.
Le danger de L devient danger pour lui, danger qui se transmet comme un virus.
Péril en la demeure.
Peur.
Enchaînés de chaînes invisibles
Jusqu’à quel moment peut-on admettre qu’on ne connaît pas l’autre ?
Jusqu’à se perdre définitivement ?
Adoration, soumission
Obsession, punitions : tu es à moi, rien qu’à moi, tu ne t’échapperas pas tu m’aimes.
Résistance, résilience, patience, inconscience…Une cage dorée aux barreaux invisibles, des alertes complètement ignorées ou refusées
Accepter c’est rendre réel, c’est mettre ses failles en lumière, mais où est passé cette lumière dans ce tunnel sans fin.
Éternel recommencement. Renoncement.
Adoration, prison, passion, trahison.
Prisonnier de sa propre passion.
Tenir coûte que coûte, y croire encore même si le mur s’approche toujours plus près, plus vite.
Refus de voir. Vivre dans le noir.
Chape de brouillard sur cette relation toxique.Un homme qui cherche à se sauver de ce trou où il est tombé, mais les parois sont lisses, il n’y a aucune prise, aucun appui, pas de soutien comment va-t-il s’échapper
? Victime vaincue en avance.

Recouvrir la blessure qui jamais ne se soignera, car elle ne se voit pas
Soignants assassinants sans intention de nuire, mais qui, pourtant, détruisent.
Comment construire quelque chose de solide sur des sables mouvants qui toujours se dédoublent, se dérobent à l’infini, mirage de l’amour.
Boucle intemporelle.
Placebo sur les maux par les mots.

Vénuse mise sur un piédestal descendue de son radeau.
Addiction d’elle, toujours sous son emprise refus de voir.
Addiction mentale.
Engrenage infernal.

Critique de cette médecine à deux vitesses : soigner à coups de plaquettes de médicaments.

Un livre que j’ai lu comme si j’étais dans l’urgence grâce aux phrases courtes, coupantes comme un cutter, j’ai relu des passages tellement ils sont beaux dans toutes leurs horreurs.
Superbe roman sur une adoration jusqu’à ce que peut-être un jour, les œillères tombent.
(Mots écrits à chaud juste après ma lecture)


❦ Adoration ❦ roman de Jimmy Lévy ❦ 176 pages ❦ Édition Le Cherche Midi, le 23 août

 

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