Mon cher lecteur aujourd’hui mon avis sera écrit un peu différemment. 
Ce soir, mon cœur saigne, j’ai lu un magnifique roman même si le mot magnifique est indécent dans ces circonstances. 

J’ai retrouvé l’autrice de Meurtres pour rédemption et du Purgatoire des innocents.
Celles dont j’ai lu tous les romans.
Celui-ci ne détrône pas Meurtres pour rédemption, mais s’en approche de très près. 
Grâce à elle, j’ai rencontré Tama, petite Tama, jeune Tama ; je ne t’oublierai pas. 

Je vais écrire pour toutes les Tama qui existent, celles qui vivent ce que toi tu as vécu. 
Merci à ta créatrice de t’avoir donné la parole. 
D’avoir permis de raconter ton histoire. 
Dur, sans pitié comme ta vie s’est déroulée.
Sans compromis, sans pudeur ni tabou. 

Ton histoire s’entremêle à celle de Gabriel. 
Les Cévennes, il y vit là reclus de la civilisation depuis qu’il a perdu Lana, celle qui était toute sa vie. 
Il a acheté tout le hameau perdu dans ces montagnes. 
Il veut être seul, totalement seul ; ne plus jamais rien ressentir à part peut être pour son chien Sophocle et ses chevaux. 
Un soir, une jeune fille gravement blessée va trouver refuge dans une des étables. 
Lui laissera-t-il la vie sauve ? Peut-il se le permettre ? 
Cette fille est dangereuse pour lui ; elle brise sa carapace ; il avait enfoui toutes ses émotions.

En le refaisant vivre ces sentiments oubliés depuis tant d’années elle le met en danger.

Il pensait avoir réussi à les taire à tout jamais. Il ne veut plus rien ressentir, il ne peut pas. Il n’en a pas le droit. 

Toi, Tama, tu as presque 8 ans, ta maman est décédée ; depuis tu vis chez ta tante, ton père ne peut pas t’élever et puis il va se remarier. 
Quand le jour de ton anniversaire une dame vient t’annoncer la merveilleuse nouvelle que tu vas pouvoir aller à l’école tous les jours, apprendre le français et mener une vie privilégiée, tu n’hésites pas longtemps à quitter ta terre natale, le Maroc. 
Plus tard, tu apprendras la vérité, mais là à cet instant précis tu es heureuse, étourdie de voir tant de gens, de voitures.
Paris et ses grands boulevards, ses mille lumières, les belles maisons, tu serres ta nouvelle poupée dans tes bras, jamais tu n’as possédé d’objet plus précieux, cette dame doit être un ange, cette dame a dû être envoyée par ta maman qui t’aimait tant.
Tu vis un rêve éveillé, mais ton réveil va être le plus dur que tu n’as jamais vécu. 
Si tu pensais ta tante sévère et le travail de la ferme pénible tu regretteras cette vie paisible au Maroc. 
Tu es devenue une esclave, à 8 ans, tu travailles des journées de 17 h minimum.

Enfermée dans la buanderie, tu dors sur une mince couverture et un vieil oreiller.

Tes seules possessions sont Batoul, la poupée jetée à la poubelle, oubliée comme toi. 
Les cauchemars à deux c’est mieux alors tu la serres dans tes bras. 

Tu as pu avoir une caisse en carton et une lumière que tu gardes allumée.
Dormir n’est plus synonyme de repos pour toi, mais de terreur ; tu es enfermée dans l’antre du diable, tes premiers geôliers des enfers sont Sefana et Thierry.
Ils t’ont achetée à Afsna, la belle dame.
Tu rêves, du jour où ton papa reviendra te rechercher quand tu auras été assez punie, tu as dû faire quelque chose de grave pour mériter une telle punition, s’il n’y avait que le travail, le repas, le repassage, le nettoyage, t’occuper de Vadim le bébé, nuit et jour, ta lever à l’eau froide dans l’évier de la cuisine le pire ce ne n’est pas ça, ce sont les châtiments, les humiliations que tu subis. 
Tu n’as droit qu’aux restes des enfants de la famille, si tu fais une erreur, peu importe que tu n’aies que 8 ans, tu es rouée de coups, enfermée sans manger des jours entiers. 
Ton calvaire ne va faire qu’empirer, mais je ne vais pas en dire plus aux lecteurs qui vont découvrir ton histoire. 
Tu es d’accord avec moi. 
Ils doivent, eux aussi, connaître et apprendre ton histoire ; peut-être, qu’un jour cette histoire sera lue par une Tama comme toi, toi qui es avide d’apprentissages tu n’en as jamais assez, pour lire tu es prête à tout, tu sais que tu vas le payer si on te surprend, mais les livres sont pour toi des moments magiques où tu t’évades de ta prison. 


« A chaque livre, j’ai l’impression qu’une porte s’ouvre quelque part dans ma tête. Les verrous cèdent, les uns après les autres. Un livre, c’est comme un voyage, dans l’espace ou le temps. Dans l’âme des hommes, dans la lumière ou les ténèbres. »

Tes autres geôliers seront pire encore si c’est possible. 
On se débarrasse de toi comme d’un objet usé, abîmé dont on s’est lassé. 
Société de surconsommation, tu es devenue, toi aussi, une consommation et pourtant mon ange, ma tendre et douce Tama tu ne demandes rien, juste être aimée, peut-être que si tu fais encore mieux on t’aimera juste un peu ; c’est ce que tu te dis.
Papa, papa, quand reviendras-tu papa pardonne-moi j’ai entendus tes cris ma chérie.
Azhar, ton père et Afaq ta tante ne se doutent pas où tu es tombée.
Les reverras-tu un jour ?
Mensonges, dissimulation, profit au détriment d’un homme pauvre qui a tout perdu.
Toi, ta dignité, tu ne veux pas la perdre, ni l’espoir. Jamais !
Karine Giebel va te faire alterner les voix de Tama et de Gabriel.
Son vocabulaire s’adaptant à cet enfant de 8 ans, s’élaborant au fur et à mesure la maturité arrive très vite en captivité.
Une écriture fluide, âpre, dure, rythmée. Un tempo maitrisé de bout en bout. 
Sans tabou, tu sauras tout du calvaire de Tama. 
Elle m’a coupé le souffle. J’ai continué ma lecture en apnée, en ayant peur de tourner les pages de ce que j’allais découvrir, mais elle m’a aussi enchantée par la poésie qu’elle utilise pour l’imagerie de Tama. Ces moments de souffrance où elle s’envole, ces passages où elle n’arrive plus à se taire. 
La véracité de ses propos tu te les prends en pleine face. 
Des mots qui te pénètrent au plus profond de ton cœur. 


« Ils croient que je suis là, dans la cuisine ou en train de repasser. Mais, en vérité, je suis ailleurs. Je me quitte et je m’envole, vers des contrées lointaines. Vers des vies exaltantes, des mondes meilleurs, où les petites filles ne dorment pas à côté de la machine à laver, mais dans les bras de princes plus ou moins charmants. »

Plus tard à peu près à la moitié du roman une troisième voix viendra se mêler à celle de Gabriel et Tama. 
Un narrateur qui te raconte sa douleur, ses peurs, ses cauchemars qui reviennent chaque nuit ; pas d’oubli possible même si on passe pour invincible en journée.

La nuit, tu te retrouves seul face à tes démons.
Un autre calvaire
Je ne peux pas te dire qui, mais c’est un personnage que j’ai aimé, un protagoniste dont j’ai compris dans sa rage combien la tristesse pesait sur ses épaules. Combien ce personnage se sentait coupable d’être né, il cherchait désespérément à être aimé, à comprendre comment aimer. 
« C’est fou le nombre de synonymes qu’il y a pour tuer tu ne trouves pas ? Il y a en bien plus que pour aimer. »
Tama ne sait rien de la vie en dehors de 4 murs même s’ils changent de propriétaires.
 
En 2018 le commerce d’esclave existe toujours, il n’y a que 5 ans qu’une loi est entrée dans le Code pénal. 
Combien de Tama sont cachées ; enfermées ; brisées ; n’ayant ni papier ni moyen de s’échapper, des pays étrangers, pas d’argent, cette peur de faire honte à la famille qui les étouffe.
L’autrice m’a fait réfléchir plus d’une fois, aussi difficiles soient certains passages aussi beaux sont les mots de Tama.
Tama, je reviens à toi, tu as Batoul, mais tu as aussi, plus tard, Atek, un oiseau, en fermant les yeux tu vas voir tous les paysages qu’il a dû survoler. 
Ton âme s’envole, tu es loin, plus sur terre, pas en terre. 

« Cette nuit-là-mais c’était peut-être en plein jour-, j’ai eu l’impression d’avoir cent ans, d’avoir vécu cent vies. Je n’étais plus une petite fille, je n’étais plus moi. A la suite d’Atek, j’ai plongé dans les entrailles de la terre. J’ai senti son odeur, son goût, sa chaleur. J’ai vu son sang, flamboyant. Dès que nous sommes remontés à la surface, des ailes ont poussé dans mon dos et je me suis envolées. J’ai traversé des forêts, l’écorce des arbres centenaires, je me suis nourrie de leur sève et de leur savoir. J’ai dépassé la canopée pour monter encore et encore. Devenue grain de poussière, j’ai parcouru l’univers, j’ai côtoyé les étoiles. Aveuglantes, magnifiques. Je volais, juste derrière Atek, et voyais le monde d’en haut. Je voyais les gens qui vivaient là. Je voyais leurs chagrins, leurs peines perdues et leurs efforts. Je voyais les gouffres ouverts sous leurs pieds, les précipices qui les menaçaient. »À un moment, et je pense que c’est normal, tu vas être tentée de baisser les bras : ce n’est pas mourir qui est difficile c’est vivre, mais dans ces moments où tu ne vois plus aucune lumière au bout de ton tunnel de ta sombre prison aux barreaux acérés ta mère vient te parler, te bercer et te rappeler que tu as été aimée, tu dois tenir. Absolument. Et tu résistes encore et encore.
4 lettres pour plusieurs mots importants de ce roman. 
 
Tuer, Izri, Tama, peur, rêve, joie, flou, papa, mère, 
As-tu le droit d’aimer ? Peux-tu encore rêver ? Est-ce que tu as encore ta place dans ce monde ? 
Des anges vont croiser ta route, ils s’appellent Marguerite, Vadim, Izri, plus tard, bien plus tard, deux autres que je ne nomme pas, mais je sais combien tu les as aimés ; aussi fugace a été votre rencontre.
Aimer, tu n’as jamais cessé. Réduite à une chose, un objet, tu vis dans l’esclavage et la servitude. Quand cela prendra-t-il fin ? Ton corps est devenu une carte. Carte de tes différentes étapes, de tes différents enfers. Les 7 cercles de l’enfer de Dante je crois que tu les as tous parcourus.

« Maman disait de moi que j’étais un ange. Un ange tombé du ciel. Un ange tombé de haut. Tombé si bas. Ce que maman a oublié de dire, c’est que les anges qui tombent ne se relèvent jamais. »
Petite et farouche Tama, fragile et si forte à la fois, tu m’as subjuguée devant ta résilience ; par tes rébellions, celles que tu mènes en cachette et celles que tu revendiques même si tu sais ce qu’il va t’en coûter. 
Tama, ma chère Tama. 
Belle, autant extérieurement qu’à l’intérieur.
Une âme noble, douce, reconnaissante. 
Tout ce qu’elle veut c’est lire, car lire c’est vivre ailleurs, c’est s’échapper de la réalité. Aimer, être aimée. 
Butée, bornée, intelligente, elle apprendra seule cette langue qu’elle ne connaît pas, on lui refuse l’école, mais les livres, le dictionnaire sont à portée de main.


« Il y a peu, j’ai trouvé une nouvelle citation (…) »la liberté commence où l’ignorance finit. »En découvrant cette phrase de Victor Hugo, j’ai réalisé à quel point j’avais eu raison de me battre pour apprendre. Certes, lire ne m’a pas empêchée de rester une esclave (…) mais chaque jour, ça m’aide à me sentir plus forte. »
Tu es enfermée, tu portes parfois des chaînes, visibles ou pas, mais jamais ils n’ont réussi à briser la révolte qui gronde en toi. Les maillons ne sont jamais totalement fermés, ni ta bouche totalement bâillonnée. 
Pour ce qui est de l’autre narrateur, je peux t’en dire très peu, il n’intervient pas souvent, le roman est braqué sur Tama. 
Gabriel, et cette Lana, qui est-elle ? 
Cette jeune fille réfugiée, sans aucun souvenir. Plus de présent, plus de passé, ni nom, ni prénom, même pas certaine d’un possible futur. 
Gabriel est un être froid, méthodique, il accomplit tout sans remord ni aucune émotion. Quoi, tu le découvriras assez vite. 
Karine Giebel va te démontrer qu’il y a plusieurs esclavages. Esclavage des apparences. Esclavage de la vengeance. Esclavage des souvenirs. Esclave de son passé impossible à oublier. 
Violence, engeance, vengeance, résilience, patience 
Vices, sacrifices, fils 
Affres, balafres 
Coup, blessures, brûlures, 
Torture, ordure 
Toi, si tu me lis, que tu sois comme Tama où dans une prison autre, oui des prisons il en existe aussi beaucoup, tu as le droit à être aimée, choyée et désirée, tu ne mérites en aucun cas les coups.
Tu as le droit d’être toi, de ressentir ces émotions.
Espère, bats-toi, relève-toi, fais entendre ta voix, un jour, quelque part, quelqu’un te prendra la main, ne la lâche pas. 
Le monde est rempli de prédateur semant la terreur, mais même s’ils sont moins nombreux des gens honnêtes et bon, la main sur le cœur existent. Les loups règnent, mais les agneaux aussi.
Mon cher lecteur je vais te demander de découvrir par toi-même la vie de Tama et de Gabriel. 
Âmes sensibles, s’abstenir ; des sévices il y en a, et plus d’un, mais la torture physique n’est rien à côté de la torture mentale. 
Celle qui te brise de l’intérieur, celle qui te laisse des cicatrices invisibles bien plus profondes que celles l’on peut voir sur ton corps. 
Tu verras aussi qu’un coup de poignard dans le dos est pire que dans le cœur. Confiance brisée. Retour en arrière impossible pour certaines personnes. 
Gabriel est-il comme l’ange, ou un démon de plus ? 
Tu verras que les hommes, hommes avec un grand H, je te parle des hommes et des femmes, sont capables des pires horreurs, au nom de quoi ? 
La puissance sur un être faible ? 
Ce n’est que la haine qui les habite, qui ronge leur corps. 
Tu apprendras que la violence peut être sournoise, s’installer lentement quand la proie a confiance. 
Quelle divinité Tama à t elle put offenser ? 
Mais Dieu, quel qu’il soit, quel que soit le nom qu’on lui donne ne peut exister pour infliger pareil tortures, jour après jour, mais pour Tama, peu importe même quand la mort l’appelle, elle tourne le dos à la faucheuse,.


Tama c’est lutter tous les jours, lutter même quand ce serait si facile de s’endormir pour toujours et rejoindre enfin sa mère, la voisine, le peu de personnes qui l’ont vraiment aimée, ce sera si simple de baisser les bras, mais non, jamais, elle doit résister même si la mort serait plus douce que la vie ; même si personne ne la pleurera. 
Une sacrée leçon d’humilité, d’humanité que vont te donner les narrateurs.
Elle refuse même d’écouter la peur insidieuse et sournoise ; celle qui te fait dire que le danger n’est pas loin, elle tait son instinct, car il y a toujours cet espoir d’être aimé, de survivre et d’y arriver. 
Rouge, rouge, rouge, rouge piment, rouge sang, rouge douleur, rouge enfer, rouge, rouge, rouge fureur, rouge souffrance, rouge amour, rouge cœur, rouge passion, rouge, rouge, tout est rouge, rouge sang, rouge rubis, comment une couleur peut-elle être synonyme d’autant d’opposés. La couverture et son titre prennent tout leur sens quand tu auras lu toute l’histoire. 
Tu vois, mon cher lecteur, c’est un avis différent, mais Tama m’a tant marquée. 
Je te le conseille vraiment, soit pour découvrir l’autrice, soit pour renouer avec ses premiers romans que je n’ai jamais pu oublier. 
Tu ne seras pas épargné, mais tu es là toi bien au chaud alors quand peut-être à côté de chez toi, il y a une Tama, un Gabriel.peut-être les croises tu en rues regards baissés de peur, mais pas de toi. 

Leçon de vie, leçon de survie, j’ai vécu ces 738 pages avec mes tripes. Karine Giebel y a laissé une partie de son âme. Ça se sent. Elle n’a pas écrit ce livre dans la joie, elle a dû souffrir avec ses personnages. Êtres de papiers qu’elle arrive à rendre si réels, car tout est crédible, plausible, malheureusement, existe, tu ne peux pas faire l’autruche. 

Une écriture visuelle, tendre et dure, sadique et poétique. 
Un rythme effréné, saccadé, des mots entrelacés, de l’amour, et la mort. 
La vie plus forte que la mort, l’amour plus fort que la vie. 

Des protagonistes que tu as envie de serrer dans tes bras, tu veux t’interposer entre eux et les poings, les coups de pied, les brûlures, les viols et autres sévices. 
Je t’ai prévenu, c’est une lecture éprouvante, mais à mon sens nécessaire pour essayer une fois de plus d’éveiller les consciences 

 

Qui peut (sur) vivre sans être aimé ? 



Toutes blessent la dernière tue de Karine Giebel – Roman contemporain, thriller, esclavage – 744 pages, 21,90€ – Édition Belfond, en librairie le 29 mars 2018

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