» Si je devais me souvenir d’une chose, d’une seule chose, ce serait la vision des murs gris de l’Orphelinat du Bienestar de Medellin et des portes qui claquaient lorsque nous courions dans les couloirs, le bruit sourd de mes pieds nus sur le parquet de bois délavé et poussiéreux. Oui, d’aussi loin que je me souvienne, la couleur n’existait pas.

« Je suis né en Colombie, à la fin de l’année 1987, mais je n’ai commencé à vivre qu’en 1991.  »


Mon avis va être plus court que d’habitude, je ne vais pas pouvoir te révéler beaucoup de choses.
Sache juste que s’il y a une partie autobiographique elle est entremêlée à une fiction.
Je ne vais même pas te faire de résumé, une chronique qui sera plus décousue que d’habitude, mais je ne peux faire autrement.
Dans ce roman il n’y a les mots de Vincent, l’homme de 30 ans et auteur du roman entrecoupé de chapitres sur Rubiel, orphelin colombien, qui un jour ; décide, alors âgé de 4 ans, d’aller explorer les rues de Medellín, de quitter l’orphelinat, car de toute façon il n’y a plus rien qui le retient.
Son ami, son frère de chambre, Federico a été adopté ; il se sent désormais seul au monde.

 « Durant des années, je n’ai pas eu conscience de ce que l’adoption représentait. À la fois une bénédiction. À la fois une malédiction. À l’aube de mes quatre ans, j’ai déjà eu quatre parents. Quatre points cardinaux pour un enfant déboussolé, et une double identité qui me collera à jamais à la peau. Durant des années, Rubiel s’est effacé pour laisser la place à Vincent. Je n’en ai jamais voulu à mes parents adoptifs d’avoir changé mon prénom, ils ne pouvaient pas savoir le bouleversement que cela engendrerait, par la suite. »

Tour à tour, tu vas passer de l’un à l’autre.
Vincent-Rubiel / Rubiel-Vincent.
Vincent t’entraine dans ses mots et ses maux, il couche tout sur papier, crache sa tristesse et sa violence parfois aussi.
Il déclame sa poésie et sa folie avec l’emprise de C..
Ses passions et ses addictions.
Ses bonheurs et ses malheurs.
Ses amis, ses ennemis.
Ses amours et ses désamours.
Claire, Alix, Jordan, Emmanuel et Camille, les psychologues, la merveilleuse et le repère, chaque personne ayant apporté une pierre à l’édifice de la construction de Vincent et au rafistolage de l’image de Rubiel sont cités dans le roman.

« J’ai ramassé la feuille blanche, une banale et vierge feuille de brouillon, et l’évidence me frappe de plein fouet. Je vais écrire. Faire couler l’encre plutôt que mon sang. Décorer cette feuille de mes tripes (…) Je vais écrire. »

On sent l’écriture avec les tripes, la sincérité et ce besoin urgent d’être toujours aimé.

Et Rubiel dans tout ça ?
Rubiel c’est l’enfant qui n’a pas eu la chance d’être adopté.
Celui qui a connu la violence des rues de Medellín et de Bogota, qui a vu ses amis tomber sous les coups de feu des narcotrafiquants à la solde de Pablo Escobar.
Rubiel qui a cette soif de lecture et qui est intimement convaincu grâce à son compagnon d’infortune Juan Camilo : que les mots sont les plus puissantes des armes. Ils peuvent tuer, faire rire, pleurer, trembler de peur, d’excitation et de plaisir. Ils peuvent diriger le monde, faire cesser la guerre ou enterrer la paix.

Rubiel c’est le pequeno professor.
Cireur de chaussures, fou amoureux des romans de Gabriel Garcia Marquez.

Bien plus que se raconter et inventer, ce jeune garçon (Rubiel/Vincent) puis l’homme te donne de sacrées leçons de vie sur tant de thèmes et sujets de société ou politique.
Ses révoltes à coup de stylos sont amenées intelligemment, disséminées dans le texte.
C’est le Vincent Lahouze dont je buvais les paroles sur son blog ou sur Facebook.
C’est le même qui en une seule phrase arrive à dire tellement justement ce que toi tu mettrais des heures à tenter d’expliquer.

Tantôt déclamé, tantôt hurlé, tantôt poétique parfois cynique ; sa plume t’entraine au fil des années à chaque étape de sa construction et de sa démolition.
Il a eu besoin de ces 266 pages pour se réconcilier avec l’enfant de 4 ans, celui qu’il a préféré oublier le 9 septembre 1991.

Tu sens que le puzzle est presque achevé, mais qu’il est très proche de la fin, il a la dernière pièce en main.
Il est proche de voir son ombre en entier dans ce miroir où il a tant de mal à se reconnaître.

Le schéma narratif va peut-être te déstabiliser, je m’attendais moi à lire les difficultés de l’adoption du point de vue de l’enfant et je l’ai eu, mais, la partie fiction, sur Rubiel, cette partie pleine de : « Et si ce jour-là je n’avais pas été adopté » ; est saisissante, mais non moins intéressante au contraire.
Grâce au Rubiel de fiction, tu lis l’histoire de la Colombie, le quotidien des colombiens, la dure réalité des orphelinats et des nombreux enfants des rues. Par Rubiel, Vincent Lahouze donne la voix à tous ces enfants qui n’ont pas eu sa chance.
Vincent/Rubiel — Rubiel/Vincent : tous deux sont attachants.
J’ai aimé suivre les deux et j’ai profondément aimé cette écriture ciselée, pleine de délicatesse et en même temps cruelle et violente.
Pas de tabou, il n’a rien à cacher, Vincent Lahouze te dit tout.

Une très belle lecture qui m’aura permis de mieux comprendre l’homme, mais aussi l’enfant.
J’ai été remuée autant par les passages concernant Rubiel que ceux concernant Vincent.
C’est un régal du premier mot au dernier point.
Un très beau roman sur toute la complexité de grandir sans avoir d’image de référence, à qui sont ces yeux ? Ces cheveux ?

Un roman sur la construction de soi, enfant, adolescent et adulte.
L’adulte qui se demande, si, lui, enfant adopté est légitime pour devenir père à son tour.

De la France à la Colombie, de Rubiel à Vincent, je t’invite à lire ce roman si le sujet de la difficulté à se construire une identité te parle, si la quête et la construction d’un homme avec ses forces et ses faiblesses t’intéressent.

Ce n’est pas uniquement un roman sur l’adoption, l’auteur dénonce toutes les inégalités, les injustices qui ont encore lieu si souvent chez nous.
Complet, captivant et entrainant, il se lit très vite et entre aussi rapidement dans ton cœur.
Il plaira à de nombreux lecteurs, pas besoin d’avoir été adopté pour apprécier ce roman, pour comprendre ce désir d’être aimé, on grandit tous avec un manque, grâce aux nombreux questionnements ou dénonciation de l’auteur tu te retrouveras à un moment ou l’autre dans ces lignes.


❦ Rubiel e(s)t moi ❦ roman de : Vincent Lahouze  ❦ 267 pages ❦ Édition Michel Lafon, le 30 août

 

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