Entre 1939 et 1967, de Paris à Toulouse et de New York à Tel Aviv, l’extraordinaire destin de deux êtres fracassés
par la guerre.
Rien ne prédestinait Simon et Léna à se rencontrer. Lui appartient à la bourgeoisie juive parisienne, patriote, laïque et assimilée ; il a été maquisard et blessé au combat. Elle est issue d’un milieu de petits commerçants polonais et a
réussi à survivre au ghetto de Varsovie.
En 1945, la guerre leur a tout pris. Chacun de leur côté, ils vont accepter une mission très particulière : rechercher des enfants juifs cachés par leurs parents dans des familles, des orphelinats ou des couvents, quand il s’avère que ceux-ci ne rentreront pas des camps.
C’est l’histoire de deux jeunes révoltés qui, dans une France exsangue, vont se reconstruire grâce à la force de l amour.

Publié en 2016 en grand format et maintenant disponible en poche chez Charleston, si je dois te recommander un seul livre à acheter là maintenant, c’est celui-ci que je te conseillerais.

Quelle plume magnifique pour cette histoire tragique !
Ariane Bois m’a transportée, fait couler mes larmes, nourri ma tête d’images de ce New York que Simon, architecte, te décrit en début et fin, d’images colorées de Toulouse, du Paris de l’après-guerre, je vais tacher de t’écrire une chronique à la hauteur de ce roman que je sais déjà que je ferai passer tellement il est beau.
Bien sûr, il plaira davantage aux lecteurs qui s’intéressent à l’histoire et ici plus particulièrement au sort des juifs de l’avant-guerre jusqu’en 1967 où les nouvelles entendues à la radio sur le jeune état d’Israël sont inquiétantes.
C’est d’ailleurs par cette impression de déjà vu que Simon va plonger dans ses souvenirs et t’entrainer avec lui.
New York qu’il a adopté, c’est plus facile pour lui d’oublier dans cet autre continent l’Europe et ses douleurs.
Les blessures ne sont pas passées ; l’auteure écrit cette phrase très juste presque à la fin du roman, mais que j’ai retenue, elle illustre parfaitement le ressenti de Simon en ce mois de juin 1967
« Seuls les imbéciles croient que l’on s’habitue… Le deuil n’est ni une épreuve ni un concours. On n’en sort pas premier, juste infirme à vie. »

De Central Park en 1967, tu arrives dans le Tarn, à 84 km de Toulouse en été 44, Simon est scout et résistant, il faisait partie des Éclaireurs israélites de France. Avec ses amis, Lionel, Paul, il veut défendre son pays, sa nation.
Il te raconte la vie et l’éducation de ses parents. Paris, VIIe arrondissement. Les Mandel.
Un père avocat, franc-maçon, une mère enseignante, passionnée de littérature. Ses frères Lucien l’aîné et le jeune Élie arrivé sur le tard, sa sœur Madeleine.
Une vie de luxe, de bonheur familiale. Les promenades du dimanche, les vacances au Touquet.
Une famille qui ne renie pas leurs racines juives, mais qui ne pratique pas.
Puis ce bonheur qui éclate, le nazisme, la collaboration du gouvernement de Vichy, l’incompréhension de son père, Henri, qui s’est toujours senti français et se retrouvait soudain exclu de sa nation. Qu’importe, il n’a rien à se reprocher ; pour lui, avocat, ne pas obéir, contrevenir aux lois c’est inenvisageable.
12 décembre 1941 il est arrêté à son domicile. La famille unie se brise. Lucien est parti se battre en Angleterre, le reste de la famille part pour Toulouse, dans la famille de leur nounou Marie-Noëlle.
Je ne te raconte rien de plus sur cette famille qui fait partie de moi maintenant. Je te laisse les découvrir.

Si Simon te parle de l’avant-guerre, de la guerre il te parle surtout de l’après-guerre, le retour des camps de concentration de quelques survivants qu’on ne reconnaît plus.
Simon a 20 ans. Il veut aider. Il va s’engager toujours avec son chef de scoutisme, Lionel, à retrouver les enfants cachés durant la guerre. Une tâche ardue quand ils n’ont plus d’identité. Un travail de fourmi. Dans cette tâche qu’il mène du côté de Toulouse, il est accompagné de Léna, une Polonaise. Ils ne se comprennent pas, mais sont unis par cette même volonté de voir émerger un peu de bonheur dans le désastre de leurs vies.

« Il ne lui avait pas parlé des siens, elle n’avait rien demandé. Chacun ses gouffres. »

Les confidences arriveront peu à peu, ils sont effrayés l’un et l’autre de voir cette douleur en miroir, ils n’ont pas eu la même enfance, ils ne sont pas passés par les mêmes épreuves, ils ne vivent pas le judaïsme de la même façon, ils ne pensent pas de la même façon.
Peu importe leurs différences, leur but est de localiser les enfants, les rendre à leur famille. Viennent les difficultés, l’incompréhension mutuelle du rescapé et de l’enfant ; l’enfant qui ne reconnaît pas cet être, un enfant qui a vécu ce séjour forcé comme une punition, privé des siens.

« L’adulte mesurait mal la solitude et le désespoir de ces enfants ballottés de gauche à droite, et les petits en voulaient parfois au parent survivant, lui faisant payer, l’absence assassine de l’autre, celui qui avait été tué, qui n’avait pas eu la chance de revenir. »

Des retrouvailles tendues, des enfants martyrisés, utilisés comme main d’œuvre gratuite, voire pires, ou au contraire des enfants choyés qui ne veulent plus quitter leurs nouvelles familles. Des adoptions, des baptêmes illégaux au départ pour sauver.
Simon et Léna n’évoquent jamais l’avenir.
Que feront-ils une fois leur mission terminée ?
Simon tient pour une raison, un espoir, une flamme qui réchauffe son cœur et le fait tenir encore et encore, malgré tous les drames vécus, ou qui se sont jouent devant et autour de lui.
Léna, elle, rêve de la Palestine. C’est ça qui la fait tenir.
Léna s’interroge, comment peut-on être juif de la manière de Simon, fier de son héritage et de son pays à la fois sans être pieux comme les garçons qu’elle a connu en Pologne ?

« Chez les Mandel et leurs amis la religion ne séparait personne, on avait assez de sujets de conversation pour ne pas aborder la foi et les rites des uns et des autres »

Léna n’accepte pas le catholicisme, les couvents qui les reçoivent avec réticence, ces mères supérieures qui parlent d’avoir effacé la race juive des enfants qu’elles ont gardés et qui ne le sont plus, convertis depuis.
Léna c’est la tempête, sous la frêle ossature se cache un tsunami de haine et de colère mélangées, Simon c’est la force tranquille, sa tristesse il l’étouffe, il cherche à comprendre même s’il aime jouer de ses poings.
Ces deux héros m’ont profondément touchée, plus Simon, comme j’ai admiré ce garçon, comme j’aurais voulu le serrer dans mes bras quand les sanglots s’échappaient, calmer les hurlements de la nuit à lui comme à Léna.Ariane Bois oriente son récit d’une manière que je n’avais pas encore lue, elle se concentre surtout les difficultés de l’après-guerre.

Malgré des passages douloureux, dramatiques qui m’ont serré la gorge, Ariane Bois raconte cette quête des enfants éparpillés partout en France.
Les valeurs du scoutisme, ces jeunes hommes et ces jeunes femmes qui se dévouent corps et âmes pour aider à reconstruire les adultes de demain.
Des lieux de rassemblement qui deviennent maisons, on ne parle pas d’orphelinats.
Ces enfants à qui on essaie de redonner goût à la vie par l’éducation, les jeux, la vie en communauté.
L’auteure ne se contente pas de traiter du sort de la communauté juive durant le nazisme, mais te relate aussi 1947, l’épisode de l’Exodus, ce bateau parti de France, tous ces survivants qui pensaient trouver une nouvelle nation en Palestine, refoulés par les Anglais, 4554 passagers se retrouvent de nouveaux sous les bruits des fusils, des morts et des blessés, les autres parqués à Chypre.
1947 et l’ONU qui vote le partage de la Palestine.
1948 et la proclamation d’indépendance du jeune État d’Israël.
Scènes de liesses puis à nouveau de larmes. La révolte gronde, les combats reprennent.

Ariane Bois par son écriture lyrique, poétique, descriptive et immersive te fait comprendre toute la question du judaïsme.
Pas seulement durant la guerre comme je te le disais, mais aussi après ! Comment chacun vit sa foi ou ses racines.
Elle ne juge pas ni ne classe dans des cases.
Elle met en lumière des événements qu’on ne peut oublier, les rafles, le Vel d’HIV, l’horreur du ghetto en Pologne. Combien de fois au cours de ma lecture j’ai dit à mon mari, mais comment nos dirigeants ont-ils pu collaborer ? Comment des gens peuvent-ils être poussés à de tels crimes et exactions ?
Bien sûr que non que ce n’est pas le premier livre que je lis sur le sujet, mais je suis à chaque fois révoltée, écœurée, que cela soit pour n’importe quelle discrimination.
Tu le sais, j’ai besoin de comprendre, mais je ne comprendrai jamais l’incompréhensible ; l’inadmissible ; l’innommable.

Propos décousus, larmes versées, émotions à fleur de peau j’ai vécu chaque phrase, chaque épisode heureux ou malheureux intensément.
J’ai encore appris des faits ; comme souvent, tu commences à en avoir l’habitude, je te livre mon ressenti à vif et encore une fois je te dirai que ce livre doit être lu, faisons passer pour ne jamais oublier ni recommencer et je le dis et le répète souvent quand je vois la situation du monde actuel plus de 70 ans après où l’on n’a rien retenu des leçons du passé.

En bref
Un roman sur des êtres d’exceptions, un récit où surgit l’envie de reconstruire en dépit de tout, qui explique et oppose. Ariane Bois te pousse à la réflexion, elle t’offre un prisme sur 20 années, une face c’est Simon, l’autre Léna, Lionel, Élie, Paul, Marcel, Rebecca ; ô tendre petite Becky toi non plus je ne t’oublierai pas, je crois que c’est toi qui m’as le plus marqué, ton histoire ton vécu ; Béatrice, Madeleine, Lucien, Marguerite, Henri, Eugénie, André.

Des faces de Soho, Montmartre, Toulouse, Haïfa, Etretat.

Des odeurs qui surgissent du récit, les pins d’Alep, les beignets et chocolats chauds, le pain frais, les empanadas.

Prisme d’émotion aussi. Joie, tristesse, chagrin, espoir, dépression, courage, admiration, ténacité, résilience, colère, larmes, rires et sanglots.

Prisme de littérature, nombre d’écrivains sont cités. Primes d’architecture.

J’ai vécu tout, absolument tout. J’ai aimé chaque mot, chaque phrase.
J’ai retenu mon souffle et dévoré ce magnifique roman.
L’auteure écrit toute la complexité de l’après-guerre, autre que les blessures physiques et psychologiques sans jamais perdre le lecteur en cours de route.

Un travail de recherche minutieux, des faits précis, une façon de traiter le thème originale, mais ô combien belle !
Des flashbacks disséminés dans le récit en cours de chapitre quand Simon te décrit sa famille qui sont complètement intégrés au sujet principal qui est cette recherche des enfants juifs dont on ne retrouve plus de trace ou si peu.
Une histoire d’amour au milieu de tout qui m’a fait vibrer autant que le reste et un final qui a fait faire le grand huit à mon cœur.

Un roman qui interroge, si les contemporains de cette période ne peuvent plus eux le faire toi oui.
À de nombreux moments tu te poseras la question de ce qui est juste ou pas, qu’elle est la bonne décision pour ces enfants déracinés ? Les arracher à nouveau à une famille pour un orphelinat ?
Lire que la compassion après la guerre n’a vraiment pas duré longtemps, qu’on a préféré taire et oublier les exactions commises.
Au milieu du tas de ruines, l’auteure fait surgir la flamme de l’espoir.

Merci Ariane Bois de respecter l’autre et d’avoir écrit ces leçons de vie sans jamais moraliser le lecteur, mais en soulevant, par le biais des protagonistes, des épisodes moins connus de notre histoire. D’avoir écrit une histoire humaine.

« Cette guerre a fait des victimes qui gardent le silence, ouvert des blessures invisibles pour les autres » C’est vrai, mais vous leur avez donné la parole !

Je termine là frustrée de ne pas pouvoir t’en révéler plus sur Simon et tous les personnages rencontrés.
C’est un coup de cœur. Je pense que tu l’as compris.
Un livre qui aura marqué ma vie de lectrice. Si tu aimes l’histoire, les faits précis tu aimeras toi aussi ce livre, attention il est très documenté, cela ne m’a pas posé problème, mais c’est plus un documentaire romancé, je préfère te le dire, car cela pourrait rebuter certains lecteurs. Une lecture qui pourrait s’avérer ardue si on n’est pas autant attaché à l’histoire que je le suis.
Je ne connaissais pas encore l’auteure, juste de nom, je la relirai sans hésitation.

 


❦ Le gardien de nos frères ❦ romans de : Ariane Bois ❦  368 pages ❦ Charleston Édition, le 29 mai 2018 

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