Quelle beauté d’écriture, quel magnifique livre que Bakhita de Veronique Olmi.
Je ne savais pas du tout en lisant le livre que c’était une biographie romancée, que cette enfant enlevée à l’âge de 7 ans au Darfour avait existé et encore moins qu’elle avait été béatifiée par Jean-Paul II et ensuite devenue première sainte du Soudan.
Je ne l’avais pas compris en lisant la 4e de couverture, cela ne m’a pas empêché d’avoir adoré ce livre d’une puissance rare.
D’ailleurs si l’on ne se renseigne pas ce n’est en aucun cas gênant, car l’auteure a un talent de conteuse, on suit les pages pendant qu’elle nous raconte l’histoire.
Une histoire dramatique, mais dont on veut comprendre le parcours.
Nous suivons la vie de Bakhita de son enfance auprès de sa tribu, née approximativement en 1869, puis son enlèvement et la période d’esclavage qui va s’en suivre jusqu’à son arrivée en Italie grâce au consul Calisto Legnani, dernier européen à traverser le désert avant la chute de Khartoum, le 26 janvier 1885.
« Quand elle est née, elles étaient deux. Deux petites filles pareilles. Et elle est restée le double de sa jumelle. Sans savoir où elle était, elle vivait avec elle. (…) La nuit surtout elle sentait sa présence, elle sentait ce corps manquant près du sien, ce souffle. Leur père était le chef du village, à Olgassa, au Darfour. Le nom de ce village et de cette région c’est les autres qui le lui ont dit, ceux à qui elle avait raconté son histoire, et qui ont fait des regroupements avec les cartes, les dates et les événements. »
 
« À Olgassa, donc, son père les avait exposés, sa jumelle et elle, à la lune, pour les protéger, et c’est à la lune qu’il a dit pour la première fois leurs prénoms, qui rappelaient pour toujours comment elles étaient venues au monde, et pour toujours le monde se souviendrait d’elles » 
Très vite, même à son âge, Bakhita (7 ans au moment de son rapt) comprend qu’elle doit obéir et suivre pour éviter pire que ce qu’elle vit, toujours elle gardera espoir de retrouver sa famille, même quand sa vie ne tiendra plus qu’à un souffle, elle fera des milliers de km de marche pour arriver à un marché d’esclave et être achetée par son premier maître.
S’en suivront de nombreux autres, tous plus vils les uns que les autres, rien ne lui sera épargné, sévices, marquages, battue parfois tous les jours juste pour le plaisir de l’acheteur.
« Elle veut tout voir et tout écouter. Même ce qu’elle ne comprend pas. Elle veut retenir des mots arabes, retenir ce qu’elle voit, ce que la faim et la misère font des hommes. Elle voit la peur d’où surgit la colère, et le désespoir d’où surgit la haine. Elle reçoit tout cela, sans pouvoir le nommer. Le spectacle de l’humanité. Cette bataille qui les déchire tous. »
 
Bakhita veut être une « bonne et parfaite » esclave, ce sont des mots que sa maman lui disait et qu’elle n’a jamais oubliés même si tout le reste, rites, coutumes, le nom, de son village jusqu’à son propre prénom elle l’a complètement occulté et ce n’est pas étonnant vu la violence qu’elle a subie auprès de ses différents « maîtres » ou chasseurs rencontrés.
Si elle restera marquée à vie physiquement et psychologiquement comment ne pas aimer cette femme qui se met au service des plus jeunes, des plus pauvres, des malades, des rejetés de la société.
Cette femme qui même des années après son arrivée en Italie sera toujours gênée d’avoir été esclave, d’avoir été souillée alors qu’elle n’aurait rien su faire pour éviter cela.
« Elle est une esclave, et personne. Aucun maître, même le meilleur, personne jamais n’aime son esclave. Et elle se dit qu’un jour, la Madre, d’une façon ou d’une autre apprendra ce qu’est l’esclavage et ce jour-là, elle la punira pour avoir caché la monstrueuse existence qui a été la sienne. Une vie moins qu’une bête. Une vie qui se vole, une vie qui s’achète et s’échange, une vie qui s’abandonne dans le désert, sans même savoir comment on s’appelle. »
 
Des enfants, elle dit ceci :
 « Elle sait ce qu’ils ne savent pas dire. Elle connaît les maladies, la pauvreté et la honte de la pauvreté. (…) Elle voit mes bleus que l’on cache, elle devine qu’on a mal à la façon dont on se tient, dont on marche, dont on refuse de jouer. Elle n’est pas une adulte comme les autres, elle n’enseigne rien (…). Mais c’est elle qu’on vient chercher pour nourrir un enfant malade qui ne veut plus rien avaler, pour consoler une petite fille qui s’est fait mal et la réclame (…)Les enfants l’aiment comme on aime celle quine vous trahira jamais. »
 
Quelle empathie et quel amour elle dégage, son histoire avec mimmina, la petite fille dont elle est gouvernante et plus mère que la propre mère de l’enfant, m’a terriblement émue.
Veronique Olmi s’attache à retracer toute la vie de Bakhita, de sa capture jusqu’à son décès, toutes les épreuves qu’elle va devoir traverser, la seule fois où elle osera dire NON pour décider de sa vie.
Nous traversons avec elles plusieurs guerres, les révolutions en Afrique, la première et seconde guerre mondiale.
La difficulté qu’elle a eue à s’intégrer, en Italie elle est vue comme une sorcière, un diable, c’est la douceur de ses gestes et de ses yeux qui peu à peu l’aideront à se faire accepter.
Une femme d’une force incroyable et qui ne se plaindra jamais, j’ai pleuré pour l’enfant si jeune soumis à de tels sévices, pour la jeune fille innocente qui ne comprend pas toujours ce qu’il se passe autour d’elle, mais qui fait toujours de son mieux, la tendre et douce Bakhita qui me manque à la fin de ma lecture, mais ce soir je ferai comme elle je regarderai le ciel et ses étoiles et demain le soleil.
Une biographie bouleversante, remplie d’amour et d’espoir à travers la personne de Bakhita qui n’oubliera jamais aucune des personnes qu’elle a rencontrées et aimé (Binah, Hawa, Kismeh, etc) toute sa vie elle espérera que sa mère ne lui en veut pas et l’imagine assise sous son baobab.
L’écriture de Veronique Olmi est  sublime, certains épisodes relatés sont suggérés, mais suffisamment pour que l’on puisse imaginer, d’autres sont décrits dans toutes leurs cruautés. Tout du long elle s’attache à raconter les faits sans aller dans la surenchère.
Elle nous narre la vie de Bakhita, mais aussi la réalité de l’enlèvement des Africains pour devenir des esclaves dans tous les pays du monde, des êtres qui sont réduits à des choses que l’on s’échange, que l’on se donne en cadeau.
Certaines scènes sont tout simplement abominables et ont pourtant réellement existé.
Aucune nation d’aujourd’hui ne peut se vanter de ne pas avoir commis d’atrocités envers d’autres peuples.
Encore une auteure que je découvre lors de cette rentrée littéraire et que je vais m’empresser de connaître mieux.
Une très belle biographie, au milieu de toute la haine décrite c’est la sagesse, les messages d’espoir et de courage de Bakhita qui reste en mémoire.
Bakhita de Veronique Olmi – biographie romancée – Édition Albin Michel – 455 pages, 22.90€ – En librairie le 23 août 2017.
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