J’ai encore en tête les images de la TV lors du génocide rwandais en 1994, on suivait les actualités à la maison, car un ami de la famille faisait partie des Casques bleus belges envoyés en mission là-bas, alors âgée de 17 ans ces images, cette injustice, la cruauté, la barbarie m’ont marquée.
Je n’ai pas encore lu Petit Pays de Gaëlle Faye, ce qui ne saurait tarder c’est donc Le triangle d’incertitude mon premier livre sur ce pan horrible de l’histoire contemporaine.
Sans être un coup de cœur, ce livre m’a profondément ému, une lecture forte, Étienne, ce soldat envoyé en mission qui revient complètement anéanti par ce qu’il a vu et surtout parce qu’il n’a pas pu faire.
« J’ai regardé Isabelle, et j’ai senti que son visage composait le même sourire pacifique, bienveillant, que celui que nous affichions dans un village, là-bas, et que nous voulions prendre contact avec ceux dont nous faisions semblant d’ignorer qu’ils étaient des assassins ; qui d’autre que les assassins pour être encore vivants ? »
C’est à travers les yeux d’un officier de marine française que nous vivons ce génocide et plus particulièrement le massacre de Bisesero.
« L’opération turquoise est une mission de l’armée française au Rwanda du 22 juin au 21 août 1994 sous le mandat des Nations Unies, destinée officiellement à permettre le déploiement de l’aide humanitaire »
2 ans après son retour du Rwanda Étienne a tout perdu, il est en instance de divorce, sa femme l’a quittée avec ses 2 enfants, il décide de prendre la mer à bord de son voilier le Gilliat afin de « manœuvrer, d’intervenir, le moins possible.
Réfléchir le moins possible, décider le moins possible, exister le moins possible. Flotter, et laisser peut-être le trop-plein de larmes se vider ».
Étienne a tout essayé, mais n’a jamais pu parler à son épouse de ce qu’il avait vu là-bas et encore moins lui dire à quel point il se sent coupable de n’avoir rien pu faire, il ne peut lui raconter les corps massacrés, le nourrisson abandonné, il ne vit plus il survit, tenant le coup pour ses enfants, surtout ne rien leur montrer. C’est le plus important pour lui préserver sa famille au risque de la perdre.
« La marine voulait que je fasse mon devoir. Isabelle voulait que j’accomplisse mon devoir conjugal. Moi, j’étais dévoré par une évidence, celle que nous avions manqué à notre devoir là-bas. »
C’est un homme souffrant de syndrome post-traumatique qui relate sa descente aux enfers sur les terres rwandaises, enfer dont il n’est plus sorti, il se détruit, il cherche la rédemption dans les corps inconnus, boit pour peut-être savoir dormir sans revoir tous ces visages massacrés.
« S’il m’avait été donné de pouvoir tuer là-bas, peut-être aurais-je pu retrouver la vie. »
L’écriture de Pierre Brunet est acérée, brute, il vous livre les états d’âme de son personnage sans langue de bois ; il vous secoue, peut, peut-être, choquer par moments, avec la vulgarité, qui moi ne m’a pas gênée.
Il choisit de raconter cet épisode du génocide rwandais à travers le journal de bord que tient Étienne, Étienne relate sa vie en mer, mais écrit aussi ce qu’il a vécu là-bas, vous ne lirez pas avant la page 159 ce qu’est exactement la mission turquoise.
Vous avez quelques épisodes disséminés dans le vocabulaire maritime, c’est le point qui m’a le plus gênée, je n’ai aucune notion de navigation et les termes utilisés ont quelque peu gâché ma lecture, empêchant une lecture fluide tant j’ai dû user du dictionnaire pour comprendre.
Le titre du roman a 2 sens, on le comprend en lisant le roman.
Un terme maritime que l’auteur transpose pour cette colline de Bisesero où Étienne a laissé son âme.
« En avril, au début, ils avaient été plus de quarante mille Tutsis à venir parfois de loin pour se réfugier sur ces collines de Bisesero et se défendre ensemble. (…) Ils n’étaient plus que 2000 fantômes à peu près, hagards, décharnés, infectés. Deux mille condamnés en sursis qui voulaient nous faire confiance assez en tout cas pour, à la vue des miliciens qui observaient à distance, se montrer et montrer de quelle cachette ils sortaient. Sur deux mille personnes trouvées trois jours plus tôt, il n’en restait que huit cents. J’étais figé par l’éclatement de la vérité (…) si nous étions arrivés le 27 ils auraient survécu. Si nous avions agi le 28 ils auraient survécu. (…)Si nous étions arrivés le 30 au matin, ils auraient survécu. Nous étions arrivés le 30 à 14 h 15, et maintenant je les regardais mourir »
Un récit sûrement dérangeant pour l’armée française qui savait, mais à laisser-faire.
« Les hommes, sur le terrain avaient alerté leurs supérieurs qui avaient fait remonter les informations les plus alarmantes jusqu’en haut lieu… sans réaction »
De 40 000 Tutsis au début, ils n’étaient plus que 2 000 trois mois après pour seulement 800 survivants quand les opérations de secours arrivent enfin.
L’auteure relate aussi plusieurs autres génocides, son personnage est hanté par les massacres du passé, il parle de la Shoah, de l’Arménie, etc
Étienne entreprend cette odyssée à travers la Manche pour se sauver, plusieurs fois au cours du roman il se demande s’il ne ferait pas mieux de se laisser couler avec son fidèle Gilliat qu’il traite comme un ami, un être humain, le seul qui comprend ce qu’il ressent.
« Nous n’avons pas tué, là-bas, nous n’avons fait qu’être absents au moment où d’autres tuaient. »
« Mille deux cents vies perdues sur la conscience. »
La fin du roman est haletante, émouvante, j’ai frémi lors de cette scène de sauvetage en mer déchaînée où Étienne trouvera peut-être enfin ce qu’il cherchait en prenant la mer.
J’ai vraiment apprécié que Pierre Brunet raconte l’opération turquoise peu à peu, sans avalanche de détails sordides, c’est poignant, c’est criant de vérité tout en étant profondément humain à travers Étienne, ce soldat brisé.
Étienne qui fait tout pour s’en sortir, les psys de l’armée, un thérapeute de couple, mais, comment raconter l’innommable, comment ne pas remplir le cerveau de sa femme Isabelle par les horreurs vues, comment le verra-t-elle ensuite quand il lui dira qu’il n’a rien pu faire ?
Vous le savez, j’aime l’histoire, j’ai besoin de comprendre, de savoir et de ne jamais oublier. On a tous un devoir de mémoire pour les futures générations, ce roman en fait partie.
Si jamais l’un de mes lecteurs pouvait me conseiller un livre sur le génocide arménien, je serais contente, j’en ai entendu parler, mais je n’ai pas encore lu de roman sur le sujet, n’hésitez pas à me contactez.
Le triangle d’incertitude de Pierre Brunet – roman contemporain – génocide rwandais -syndrome post-traumatique – littérature française – 280 pages, 17.90€ – Edition Calmann-Levy – En librairie le 17 août 2017
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